Henryk Rzekiecki d’Alegron


UN DESTIN EXEMPLAIRE

w.henryk_rzekiecki_portraitHommage à mon grand-père Henryk Rzekiecki d’Alegron (1893-1940)

Tout au long de nos années d’enfance, notre grand-père est apparu comme une figure mythique, photo dans son cadre noir d’un officier à l’air hautain qui dominait nos petites personnes. Impressionnant car inconnu, tôt disparu dans le cataclysme de la 2ème Guerre mondiale qui nous paraissait lointaine et avait laissé tant de souvenirs héroïques ou douloureux parmi les adultes que nous côtoyions.
Il a fallu plusieurs décennies pour que j’entrevoie quelques bribes de ce passé mystérieux d’un grand-père venu des contrées de l’Est de l’Europe et pour que soudain il se révèle encore plus proche, parce qu’il était passé par la Sarthe au printemps 1917.

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Peu à peu s’est dessiné l’un de ces destins façonnés par l’Histoire de l’Europe, mêlés aux événements qui ont déchiré nos pays au cours des siècles et particulièrement au XXe. Pour cela le hasard m’a mis en relation avec A.Trojanowska, une Polonaise implantée dans la Sarthe : elle a découvert l’existence d’un camp installé à Sillé en 1917 pour former les troupes volontaires des Chasseurs polonais et veut que le souvenir en soit gardé, qu’un hommage soit rendu à ces braves qui ont combattu il y a cent ans.

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Je savais que mon grand-père avait participé à la guerre 14-18. Je demandais alors dans ma famille si quelques souvenirs n’avaient pas survécu au temps et aux partages : c’est ainsi que me parvinrent d’un oncle les photos de mon grand-père au milieu de ses hommes, un tout jeune officier en uniforme de chasseur ! Ces documents sont formidables à mes yeux. Ils donnent réalité à un épisode de la vie, de la guerre, de l’élan qui a poussé des centaines de Polonais exilés à espérer reconquérir une Patrie, un fragment d’Histoire parmi tant d’autres au cœur de l’immense conflit mondial.

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Restait à éclaircir le destin de l’un de ces jeunes Polonais. Les dates sont connues puisque la carrière d’un soldat est minutieusement détaillée dans ses états de services. Mon grand-père naît en 1893 à Starkowo, alors que la Pologne n’a plus d’existence depuis un siècle, partagée à trois reprises entre la Russie, la Prusse et l’Autriche. Il appartient à une famille de la noblesse comptant des origines françaises. Le 3 octobre 1913, il est à Paris, il n’a pas vingt ans et s’engage dans la Légion étrangère. Que s’est-il passé, personne ne pourra jamais le savoir. Lui-même ne s’est jamais exprimé sur cette brutale décision qui lui a fait quitter sa famille, son milieu, son pays, à un âge bien tendre. Plusieurs explications sont conservées dans la tradition familiale : selon l’une, il s’agirait d’une raison sentimentale (romantisme de l’âme slave oblige), selon une autre des dissensions très fortes seraient nées après le veuvage et le remariage de son père. (Il est fait état à ce moment du départ de son père pour la Prusse, où il se serait installé avec sa deuxième épouse : auraient-ils laissé les nombreux enfants aux soins d’un curateur ?). Une autre explication serait un duel qui aurait mal tourné, les jeunes élèves- officiers de l’époque ayant tout de têtes brûlées. Enfin la dernière serait à trouver dans les sentiments russophobes des Polonais et la volonté de mon aïeul de ne pas servir le tsar.
Le jeune homme se retrouve à Sidi Bel Abbès en Algérie et comme tout légionnaire, commence en tant que simple soldat, alors qu’il sortait d’une école des Cadets de la noblesse. Il franchit vaillamment les étapes de ces premiers mois, de ces premières années qui ont dû être terribles pour lui, perdu loin des siens en terre africaine dans un climat rude. Cependant il parle cinq langues ce qui peut être un atout dans la Babel que constituait déjà la Légion. Pour suivre l’adage fameux selon lequel « Tout homme a deux patries, la sienne et puis la France », il va n’avoir de cesse de se battre dans le grand conflit qui éclate en 1914. De nombreux Polonais fixés en France au cours des migrations de la fin du XIXe siècle demandent à pouvoir se battre, dans l’espoir d’une renaissance de la Pologne et pour défendre le pays qui les a accueillis. Cependant la France est l’alliée de la Russie et il serait peu diplomatique de heurter le gouvernement russe. En 1917, brutalement la révolution éclate, le Tsar est renversé, on peut donner aux Polonais l’espoir d’un nouvel Etat et créer des régiments polonais qui se battront au côté de l’armée française. C’est ainsi qu’un premier camp se fonde à Bayonne dès 1914 pour incorporer les volontaires au 1er régiment étranger, et qu’apparaît le camp de Sillé en 1917 afin de créer le régiment de chasseurs polonais. Là sont réunis les volontaires venus du territoire français, mais aussi du Canada et des Etats-Unis où la nouvelle se répand et où des missions sont envoyées : la tradition veut que mon grand-père ait fait partie de l’une de ces expéditions de recrutement outre-Atlantique.
Mon grand-père demande à se battre au front , il passe au 1er R.E.I le 4 mars 1917 et à partir du 23 mars participe aux combats terribles de cette année charnière.
Le 18 septembre 1917, le jeune légionnaire se présente au camp de Sillé dans la Sarthe, il retrouve un uniforme polonais et son grade de sous-lieutenant . Il devra s’occuper de l’instruction d’un groupe hétéroclite d’engagés volontaires et les transformer en soldats. Tâche difficile mais exaltante pour le jeune officier de 24 ans, qui fait son apprentissage de meneur d’hommes et montre déjà les qualités de rigueur et d’humanité qui le rendront célèbre à la Légion. Il est heureux de se retrouver au milieu de ses compatriotes, de combattre bientôt pour une noble cause : ressusciter la Patrie, faire naître un nouvel Etat, rendre une terre au peuple polonais.
Son régiment est ensuite envoyé sur le front, en Alsace où il montre son mépris du danger dans les différents engagements auxquels il prend part. Il reçoit une citation pour sa bravoure en 1918. La guerre se termine, les troupes allemandes connaissent la déroute, l’armistice est signé le 11 novembre. Le sous-lieutenant Rzekiecki d’Alegron reçoit la Croix de guerre, quitte son régiment et retrouve la Légion. Il ne pourra pas suivre ces hommes qui, à peine les frontières tracées, doivent les défendre contre l’armée rouge qui envahit le territoire et menace Varsovie. Il ne pourra pas retourner dans cette Pologne libre et saluer sa famille. Il ne reverra jamais la maison familiale ni les siens. Son destin va s’accomplir sur cette terre africaine si éloignée de la terre natale.
Et sa vie sera fauchée par les rafales allemandes, sur la terre de France, en juin 1940, alors que la Pologne est de nouveau dépecée par les hordes allemande et soviétique.

Didier Auvray

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